IA et expertise : l’essai d’Autor montre que les seniors capitalisent et que les juniors se polarisent
Un essai randomisé sur 133 avocats mesure l'effet de l'IA sur la compétence : +0,38 écart-type, mais aucun gain moyen pour les juniors.
L’université de Constance a diffusé le 8 septembre 2026 les résultats de la troisième vague de son enquête longitudinale sur l’usage de l’intelligence artificielle au travail ; la version anglaise du communiqué a été relayée le 18 septembre par la plateforme EurekAlert!, ce qui a porté l’étude au-delà de l’espace germanophone. Le titre retenu par l’université résume la conclusion : l’usage est lent, informel et inégal. Menée en Allemagne, l’étude décrit un phénomène que les directions des ressources humaines françaises observent sans toujours le mesurer : l’IA entre dans les entreprises par les salariés plus que par les directions, et l’écart entre les deux ne se réduit pas.
La « Konstanzer KI-Studie 2026 » est signée par Florian Kunze, Carolina Opitz et Elena Gerdiken, du cluster d’excellence « The Politics of Inequality » de l’université de Constance, financé par la Deutsche Forschungsgemeinschaft. Le rapport de résultats a été déposé en septembre 2026 ; le communiqué de l’université (PI n° 83/2026) est daté du 8 septembre 2026.
Le dispositif est longitudinal, à trois vagues : 2 019 répondants en mars 2024, 1 024 en mai 2025, 1 105 salariés en mai 2026 pour la vague la plus récente. Le terrain est allemand, ce qui impose une réserve de transposition — mais la structure du marché du travail allemand et sa composition sectorielle en font un comparant raisonnable pour la France.
38 % des salariés déclarent utiliser l’IA dans leur travail, contre 35 % un an plus tôt. Trois points de progression annuelle, dans une période où l’investissement des entreprises dans ces technologies a fortement augmenté : c’est l’écart le plus frappant de l’étude. La diffusion réelle ne suit pas la courbe des annonces.
Seuls 55 % des utilisateurs déclarent que l’outil qu’ils emploient le plus souvent a été officiellement introduit par leur employeur. Autrement dit, près d’un usage principal sur deux repose sur un outil que le salarié a choisi seul — compte personnel, version gratuite, extension de navigateur, application mobile.
C’est la donnée la plus directement opérationnelle du rapport. Elle signifie qu’un DRH qui raisonne à partir des licences achetées par l’entreprise travaille sur une image partielle de la réalité, et que les données traitées par ces outils échappent, pour une part, à la politique de sécurité de l’entreprise.
L’étude documente trois écarts nets :
Le dernier chiffre est peut-être le plus révélateur. Là où l’IA ne se discute pas, elle s’utilise quand même — mais en silence.
Dans les petites structures, 11 % des salariés déclarent avoir bénéficié d’une formation à l’IA et 10 % indiquent l’existence de règles d’usage contraignantes. Les taux sont deux à trois fois supérieurs dans les grandes entreprises. Par ailleurs, selon la taille de l’organisation, seuls 16 à 25 % des salariés considèrent leur manager direct comme un interlocuteur régulier sur le sujet.
40 % des répondants anticipent un effet négatif de l’IA et de l’automatisation sur le marché du travail en général, mais 17 % seulement craignent pour leur propre emploi. 12 % constatent une diminution des postes juniors dans leur environnement, et 23 % estiment que l’IA crée une valeur significative pour leur entreprise.
Un travail distinct, publié le 8 janvier 2026 par le ZEW — Leibniz-Zentrum für Europäische Wirtschaftsforschung — avec l’IAB, le BIBB et la BAuA, aboutit à un constat convergent sur un échantillon nettement plus large. Intitulé « Low Barriers, High Stakes: Formal and Informal Diffusion of AI in the Workplace », il repose sur une enquête menée auprès de près de 10 000 salariés allemands — 9 410 entretiens exploitables —, collectée du 18 juillet au 1er décembre 2024, et signée par Melanie Arntz, Myriam Baum, Eduard Brüll, Ralf Dorau, Matthias Hartwig, Britta Matthes, Sophie-Charlotte Meyer, Oliver Schlenker, Anita Tisch et Sascha Wischniewski.
Ses résultats principaux :
Les deux études ne partagent ni leur échantillon, ni leur période de collecte, ni leur méthodologie. Elles convergent pourtant sur le point central : l’encadrement de l’usage est ce qui transforme un essai individuel en gain collectif, et c’est précisément ce qui manque.
Quand près de la moitié des usages principaux reposent sur des outils non fournis par l’entreprise, la question n’est plus de savoir s’il faut autoriser l’IA, mais de constater qu’elle est déjà utilisée. Une politique d’interdiction sans alternative produit mécaniquement de l’usage clandestin : le salarié qui a gagné deux heures par semaine ne renonce pas à cet avantage, il cesse simplement d’en parler.
Les différences de 20 à 35 points selon le diplôme et le type de poste signifient que le bénéfice de l’IA se concentre là où les compétences sont déjà les plus élevées. Pour un DRH, c’est un sujet d’équité interne autant que de performance : les fonctions les moins exposées à ces outils sont aussi celles dont les perspectives d’évolution sont les plus étroites.
Le règlement (UE) 2024/1689 impose depuis le 2 février 2025, à son article 4, des exigences en matière de maîtrise de l’IA au sein des organisations qui fournissent ou déploient ces systèmes. Le règlement (UE) 2026/1744 du 8 juillet 2026, dit « Omnibus IA », publié au JOUE le 24 juillet 2026, a réécrit cet article : les fournisseurs et les déployeurs « prennent des mesures pour favoriser le développement de la maîtrise de l’IA » par leur personnel, là où le texte initial leur demandait d’y « veiller ».
L’allègement est réel. Il ne dispense pas d’agir, et les chiffres de l’étude de Constance — 11 % de formation dans les petites structures — indiquent où se situe le retard.
Cette question de la capacité de formation rejoint un autre mouvement en cours sur le marché français, la contraction du principal opérateur public de formation des adultes, que nous analysons dans notre article sur le plan de réorganisation de l’Afpa.
Mesurer l’usage réel, pas les licences. Une enquête interne anonyme, courte, sur les outils effectivement utilisés et les tâches concernées, donne une image plus juste que n’importe quel tableau de bord d’administration. Posez explicitement la question des comptes personnels.
Fournir une alternative avant d’interdire. Un outil d’entreprise correctement contractualisé, disponible rapidement et réellement utilisable, fait disparaître l’essentiel du shadow IA. L’interdiction seule le déplace hors de votre visibilité.
Traiter la formation comme un sujet de couverture, pas de volume. L’enjeu n’est pas le nombre d’heures dispensées, mais la part des effectifs atteinte — et en particulier la part des fonctions de production et des salariés les moins diplômés, chez qui l’usage plafonne à 21-25 %.
Faire du manager direct l’interlocuteur du sujet. Entre 16 et 25 % des salariés seulement considèrent leur responsable comme un interlocuteur régulier sur l’IA. Tant que la ligne managériale n’est pas outillée, la politique d’entreprise reste une note de service.
Écrire des règles d’usage courtes et opposables. Deux pages suffisent : données interdites, outils autorisés, obligation de relecture humaine des productions, canal de signalement d’un résultat aberrant. Le taux de 10 % de règles contraignantes dans les petites structures montre que le simple fait d’en avoir constitue déjà un avantage.
Suivre les effets, pas les intentions. Les auteurs de l’étude de Constance recommandent explicitement de mesurer les impacts constatés plutôt que les gains attendus. Fixez deux ou trois indicateurs par cas d’usage et relevez-les à six mois.
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