IA et expertise : l’essai d’Autor montre que les seniors capitalisent et que les juniors se polarisent
Un essai randomisé sur 133 avocats mesure l'effet de l'IA sur la compétence : +0,38 écart-type, mais aucun gain moyen pour les juniors.
Les projections macroéconomiques publiées par la Banque centrale européenne le 10 septembre 2026 comportent une mention discrète et deux fois répétée de l’intelligence artificielle. Rapprochée des travaux d’enquête publiés cet été par la BCE et par la Banque de France, elle dessine une situation inconfortable pour les entreprises françaises : l’IA devient un moteur identifié de la croissance européenne, et la France y participe moins que ses voisins.
Le scénario de référence des services de la BCE, publié le 10 septembre 2026, retient pour la zone euro une croissance du PIB en volume de 0,9 % en 2026, 1,4 % en 2027 et 1,5 % en 2028. Corrigée de la volatilité des données irlandaises, la trajectoire est plus plate : 1,2 %, 1,2 % puis 1,4 %. L’inflation, mesurée par l’IPCH, reculerait de 3,0 % en 2026 à 2,5 % en 2027 puis 2,1 % en 2028.
L’IA apparaît dans ce document à deux titres, dans des rôles opposés.
D’un côté, les investissements en intelligence artificielle sont cités parmi les facteurs qui soutiennent l’activité sur les dernières années de l’horizon de projection, aux côtés de la hausse des dépenses publiques d’infrastructure et de défense.
De l’autre, la BCE relève que la zone euro devrait bénéficier moins que d’autres économies de la forte demande mondiale liée à l’IA, en raison de la taille relativement réduite de son secteur de biens liés à l’IA. Autrement dit : l’Europe investit dans l’IA, mais elle en achète plus qu’elle n’en vend.
Pour un dirigeant, cette double mention se traduit simplement. La création de valeur liée à l’IA en Europe ne viendra pas principalement de la vente de matériel ou de modèles — ce marché est dominé ailleurs. Elle viendra de l’usage : des gains de productivité obtenus par les entreprises utilisatrices dans leurs propres processus. C’est le seul canal sur lequel une entreprise française dispose d’un vrai levier, et c’est précisément celui où les données montrent un retard.
L’étude la plus précise sur ce point est un billet de la Banque de France publié le 28 mai 2026 par Sarah Mouabbi et Sebastian Stumpner. Elle exploite le module ad hoc consacré à l’IA de l’enquête SAFE de la BCE, portant sur 4 968 entreprises de douze pays de la zone euro, dont 625 entreprises françaises, interrogées au quatrième trimestre 2025.
Le résultat central :
| Pays | Entreprises déclarant un usage modéré ou important de l’IA |
|---|---|
| Allemagne | 46 % |
| Espagne | 44 % |
| Zone euro | 39 % |
| Italie | 27 % |
| France | 23 % |
L’écart ne s’explique ni par la taille des entreprises ni par la composition sectorielle de l’économie française. Les auteurs le montrent en décomposant les données : parmi les grandes entreprises de 250 salariés et plus, 46 % déclarent un usage modéré ou important de l’IA dans la zone euro, contre 22 % en France. Le retard se retrouve dans tous les secteurs — services (31 % en France contre 40 % en zone euro), commerce (18 % contre 30 %), industrie (21 % contre 28 %), construction (17 % contre 28 %).
Le point le plus préoccupant du billet concerne non pas le stock mais le flux. Interrogées sur leurs intentions d’investissement, les entreprises françaises déclarent vouloir consacrer 7,2 % de leur budget d’investissement à l’IA, contre 9,1 % pour la moyenne de la zone euro. À comportement constant, l’écart d’adoption ne se résorbe donc pas : il s’élargit.
L’étude apporte une précision qui intéresse directement une DRH. Interrogées sur les obstacles, les entreprises françaises citent plus souvent que leurs homologues européennes les questions de données, de vie privée et d’éthique. En revanche, elles déclarent moins souvent que les autres souffrir d’un déficit de compétences en IA.
Cette dernière donnée mérite d’être maniée avec prudence. Déclarer peu de déficit de compétences peut signifier que les compétences sont présentes — ou que l’entreprise, ayant peu déployé, n’a pas encore rencontré le mur. Compte tenu du taux d’adoption de 23 %, la seconde interprétation est difficile à écarter.
En parallèle du niveau entreprise, la BCE mesure l’usage individuel. Un billet publié le 26 août 2026 par António Dias da Silva, Laura Lebastard et David Sondermann, appuyé sur l’enquête mensuelle sur les anticipations des consommateurs (environ 20 000 personnes interrogées dans onze pays de la zone euro), établit que la part des actifs déclarant utiliser l’IA dans leur travail est passée de 26 % en 2024 à 41 % en 2025, puis 52 % en 2026.
Ce doublement en deux ans contraste avec les 39 % d’entreprises déclarant un usage modéré ou important. L’écart entre les deux mesures est instructif : dans un grand nombre d’organisations, les salariés utilisent l’IA sans que l’entreprise l’ait organisé, outillé ou même recensé.
L’estimation des gains est modeste et honnête. L’utilisateur médian déclare économiser trois heures par semaine, soit environ 7,7 % de son temps de travail médian. Mais comme seule la moitié des actifs (48,8 %) déclare à la fois utiliser l’IA et y gagner du temps, le gain d’efficacité à l’échelle de l’économie ressort à environ 3,8 % — soit 7,7 % multiplié par le taux d’usage effectif.
Les écarts par tâche sont considérables. La génération et le débogage de code produisent les gains les plus élevés, proche de huit heures par semaine, mais ne concernent que 8 % des utilisateurs. Les usages les plus répandus — recherche d’information, rédaction — dégagent des gains nettement plus modestes.
Les écarts par profil le sont tout autant : 61 % des actifs diplômés du supérieur déclarent utiliser l’IA, contre 37 % parmi les moins diplômés, et les actifs les plus jeunes affichent une adoption supérieure d’environ vingt points à celle de leurs collègues les plus âgés.
Interrogés sur les freins, 41 % des actifs déclarent un désintérêt pour la technologie et un tiers la juge sans pertinence pour leurs tâches. Interrogés sur ce qui les ferait changer, environ la moitié cite une meilleure formation et une compréhension plus claire de l’utilité de l’outil. Les auteurs relèvent par ailleurs — en s’appuyant cette fois sur la dernière vague de l’enquête SAFE, et non sur l’enquête auprès des consommateurs — qu’environ la moitié des entreprises interrogées prévoient d’investir dans la formation à l’IA au cours des douze prochains mois.
C’est le point de jonction entre les trois publications. La BCE identifie l’investissement en IA comme un soutien de croissance ; la Banque de France constate que les entreprises françaises investissent moins ; et l’enquête auprès des actifs indique que le levier de déblocage le plus fréquemment cité n’est ni le budget matériel ni la disponibilité technologique, mais la formation et la clarté sur les cas d’usage.
Trois réserves s’imposent avant d’en tirer des conclusions trop fermes.
D’abord, les trois sources ne mesurent ni la même chose ni au même moment : usage déclaré par les entreprises fin 2025 pour l’une, usage déclaré par les actifs en 2026 pour l’autre, projections macroéconomiques pour la troisième. Les comparer éclaire, mais ne permet pas de calculer.
Ensuite, les gains de temps sont auto-déclarés. La littérature économique montre régulièrement un écart entre le temps que les utilisateurs estiment gagner et le temps effectivement gagné, mesuré en conditions contrôlées.
Enfin, un gain de temps individuel ne devient un gain de productivité pour l’entreprise que si le temps libéré est réaffecté à une tâche à valeur. C’est un travail d’organisation, pas de déploiement d’outil — et c’est très probablement là que se loge une partie de l’écart entre l’usage individuel (52 %) et l’usage organisé (39 %).
Pour le dirigeant :
Pour la DRH :
Pour la direction juridique :
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